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Are you ready for a good time ? [S.]

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MessageSujet: Are you ready for a good time ? [S.] Mar 9 Aoû 2011 - 19:48


Then get ready for the night line

Samedi soir à Babylon. La pluie frappait les vitres des habitations, tandis qu’une atmosphère chargée de lourdeur moite s’abattait sur la ville. La créature aux yeux rougis par la faim poussa la porte du McEwan's, aussitôt assourdi par la musique rock que crachait le vieux jukebox qui menaçait de rendre l’âme. Le bar n’était pas trop peuplé, pas étonnant pour un soir de week-end où les habitués préféraient largement aller s’encanailler au Plasma 501. Sans doute Norman aurait-il trouvé plus de proies naïves là-bas, mais ses relations avec le maître des lieux n’étaient pas au mieux en ce moment. Angus n’aurait sans doute osé le mettre à la porte, mais l’irlandais n’était pas d’humeur à un affrontement qui ne s’était pas encore imposé avec son ancien meilleur ami. La rancœur entre eux ne s’était pas effacée, d’un côté comme de l’autre. L’un avait trahi, l’autre s’était enfui après avoir cru qu’il pouvait continuer à lui être loyal. Incompréhension.

Retirant son panama noir qui avait protégé ses cheveux de jais de l’averse, Norman passa une main pour ébouriffer cette tignasse sombre et la remettre quelque peu en forme. Les regards qui le scrutaient ne l’intimidèrent pas le moins du monde, habitué qu’il était à inspirer la terreur et la fascination mélangées. Il ne leur accorda pas une once d’attention tandis qu’il se dirigeait d’une démarche nonchalante et pleine de grâce jusqu’au comptoir. Le barman ne semblait pas particulièrement surpris de voir une “sangsue“ frôler les planches de son parquet usé. Preuve en était, les rangées de bouteilles de sang qui s’alignaient à côté de la vodka, du whisky et des autres consommations alcoolisées.
    « Une pinte de rat s’il vous plait. »
Souvenir de sa période semi-végétarienne, quand il était encore avec elle. Les rues de Paris n’offraient pas un grand choix d’animaux et impossible de croquer un chien, même errant, quand elle était dans les parages. Ne restaient plus que les rats d’égout, à la saveur trop forte et peu raffinée qui rappelait les vieux alcools bas de gamme qu’on trouvait dans ce genre de troquet. Voilà qui n’achèverait pas de calmer sa faim qui atteignait ce soir son paroxysme, mais il ne pouvait décemment pas plonger dans le creux du cou d’une malheureuse sans avoir un minimum joué avec elle. Rien n’avait plus de goût pour Norman que l’étape préliminaire à la morsure, celle qui consistait à charmer sa victime, lui laisser miroiter monts et merveilles avant de finalement lui ôter jusqu’à son dernier souffle de vie. La lenteur inexorable du processus gorgeait le liquide d’une multitude d’hormones qui ajoutait à la saveur délicate. Avec les vampirophiles, c’était même parfois trop simple.

Empoignant son verre, il croisa d’ailleurs le regard d’une de ses addict aux crocs vampiriques, qui lui adressa un sourire charmeur. Il n’esquissa qu’un très léger sourire avant d’aller s’assoir dans un coin du bar, seul. Trop simple, en effet. Pourtant, le choix de ce soir ne semblait pas très exhaustif, et il faudrait sans doute s’en contenter. Il constata rapidement que la brunette lui lançait des regards en coin, tandis qu’il évitait de porter son attention sur elle. L’étape suivante consistait à la fixer avec insistance jusqu’à ce qu’elle vienne d’elle-même. Technique imparable.

Il sentait bien qu’il n’était pas le seul sur le coup. Sur sa gauche, à deux tables de lui, une autre créature sanguinaire attendait son heure, tapie dans l’ombre. Lui aussi jouait l’indifférence, mais Norman aurait parié un de ses crocs qu’il avait l’intention de ne pas repartir seul et assoiffé ce soir non plus. La lutte risquait d’être intéressante. N’adressant pas un seul regard à celui qu’il considérait déjà comme un rival, il trempa ses lèvres dans le liquide chaud et écœurant, essuyant une traînée de sang à la commissure de ses lèvres. La chasse allait pouvoir commencer.

C’était sans compter sur une donnée qu’il n’avait pas considérée, à savoir que tous les vampires n’aimaient pas la traque. Un de ses homologues à dents longues s’approcha de sa proie, ce qui provoqua une réaction instinctive chez Norman. Tandis qu’un grondement sourd sortait de sa poitrine et que ses crocs dépassaient de ses lèvres, il se força à rester assis alors que la fille facile se laissait séduire comme une bleue. Trop simple, il l'avait dit. A voir cet imbécile qui bafouait tous les principes de la bienséance, avec son attitude hautaine et son sourire qui en disait trop long sur ses intentions, Norman ne mit pas longtemps à comprendre qu'il s'agissait sans doute d'un nouveau-né qui goûtait à l'ivresse de ses nouveaux pouvoirs. Idiot. L'irlandais calma la rage qui l'envahissait et considéra l'ensemble du bar histoire de se trouver une seconde option. Cette vampaddict ne méritait pas son intérêt si elle se laissait si facilement berner.

Son attention se porta alors sur cet autre vampire qui semblait avoir perdu tout intérêt lui aussi pour la brunette. Une idée s'imposa alors à lui. Cette garce ne méritait peut-être pas son attention, mais il détestait qu'on lui vole son déjeuner sous ses yeux. Être contrarié le mettait toujours d'humeur exécrable, mais cette fois, considérant son pseudo rival sous un nouvel angle, il songea que la soirée pourrait être un poil plus amusante. Se dirigeant vers la table de l'inconnu, il s'assit sans demander la permission, laissant sa chope vide sur celle qu'il avait abandonnée.
    « Je ne sais pas pour vous, mais je déteste qu'on me brûle la politesse. Surtout quand j'ai la soif qui me tiraille. »
Il adressa un sourire amusé à son interlocuteur. Son attitude pouvait paraître arrogante, inappropriée et extrêmement agaçante. Mais c'était bien des termes qui caractérisaient Norman avec exactitude. Pourquoi y aller par quatre chemins alors que la ligne droite est beaucoup plus simple.
    « Norman Fitzpatrick, enchanté. »
Se présenter n'était qu'une formule de politesse qui permettait de caser un nom dans la conversation plutôt que d'avoir à faire des détours parce qu'on ne sait pas comment s'appelle l'autre. Ca n'était aucunement l'occasion pour lui de faire référence à son statut de légende – beaucoup de gens avaient entendu parler de lui, mais il n'en avait rien à faire. Cette notoriété lui était utile pour son studio photo, rien de plus. Il ignorait si son interlocuteur savait à qui il avait affaire. Savait-il qu'il était une légende ? Qu'il était le photographe underground le plus en vogue de Babylon ? Peu importait. Norman se cherchait juste un compagnon de jeu pour égayer un peu son samedi soir monotone. Et il espérait l'avoir trouvé en la personne de Samson Wallander, bien qu'il ignorait pour l'instant son nom.

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MessageSujet: Re: Are you ready for a good time ? [S.] Mar 9 Aoû 2011 - 23:54

Long manteau noir sur les épaules et fedora sombre vissé sur la tête, une silhouette fendit la nuit qui tombait progressivement sur Babylon avec la rapidité et la grâce d’un prédateur nocturne. Samson pénétra à l’intérieur du McEwan’s comme l’aurait fait le personnage principal d’un film noir des années trente. Les quelques clients présents dans le bar tournèrent brièvement la tête dans sa direction avant de se concentrer de nouveau sur leurs verres respectifs. Encore un de ces fichus vampires, devaient-ils marmonner dans leurs barbes. A la différence du Plasma 501, où il était difficile de discerner le vrai du faux à travers la foule toujours opaque, il était très facile dans un établissement comme celui-ci de repérer les êtres surnaturels, d’autant plus un soir calme comme tel était le cas ici. Fort heureusement, ce n’était pas l’anonymat que recherchait Wallander cette nuit-là mais bel et bien du calme, loin de ses soi-disant semblables qui avaient développé, depuis tout récemment, la fâcheuse manie d’épier ses moindres faits et gestes. Ou peut-être était-ce sa solitude forcée qui se transformait petit à petit en paranoïa galopante ? Quelle qu’en fût la raison, il détestait cela et son humeur quotidienne s’en ressentait furieusement. Contrariété, irritation, Agacement, frustration, énervement. Il existait un nombre impressionnant d’adjectifs pour exprimer l’émotion qui s’était emparée de l’esprit de Samson Wallander depuis près de deux semaines. Si dans les premiers temps, il avait fait bonne figure, avait presque pris les informations récoltées à la rigolade, il n’en était plus rien aujourd’hui. Il était tout simplement impensable qu’autant de choses soient arrivées sous son nez sans qu’il ne lève le petit doigt ; pourtant, il n’avait pas écouté ses soupçons initiaux, voilà pourquoi il se retrouvait seul en ce samedi soir pluvieux alors qu’à quelques rues de là, l’objet de ses tourments hébergeait une humaine – qui aurait dû être insignifiante – sous son toit. La dépression était la maladie « des vivants » qui se rapprochait le plus de ce qu’il expérimentait présentement ; et à l’image des hommes qui succombaient à l’alcool pour apaiser leur désarroi, Samson avait décidé, une fois encore, d’épancher le sien dans la boisson. Sauf qu’il fallait aux vampires quelque chose de bien plus rare et de plus fort qu’un vulgaire shot de vodka. « Servez-moi ce que vous avez de plus cher, » siffla-t-il au barman sans lui accorder un regard. Ce dernier obtempéra dans le silence le plus total – même les autres consommateurs semblaient s’être mis en suspens, attendant sans doute qu’il fût assis pour reprendre leurs conversations alcoolisées. Le Hollandais mit fin à leur souffrance en prenant place à une table libre qui lui permettait de garder un œil à la fois sur le comptoir et sur la porte d’entrée. Une manière comme une autre de guetter une proie éventuelle.

Tout juste une minute et trente secondes après qu’il se fut installé, une jeune femme court vêtue poussa à son tour la porte de l’établissement, avec sur le visage l’expression de quelqu’un qui n’en ressortirait pas seule. Samson inspira profondément dans le but de s’imprégner de cette odeur qu’il avait repérée dès l’instant où il avait mis le pied dehors. Sa traque avait commencé bien avant qu’il ne mette les pieds dans ce bar, il avait simplement adopté le concept primaire qui consistait à garder une longueur d’avance sur l’animal chassé, d’appréhender ses mouvements et décisions pour le cueillir au moment propice. Moment qui se rapprochait à mesure que les talons de la brunette claquaient sur le parquet. Elle aussi venait de le débusquer – raison pour laquelle il ne s’était pas dissimulé dans un coin totalement sombre – et en bonne fanatique des dents-longues, elle ne tarderait pas à se jeter d’elle-même dans la gueule du loup. Faisant jouer ses doigts sur la paroi transparente de son verre, Wallander fixa la jeune femme prendre place au bar et commander un cocktail dont il ne connaissait pas le nom – il était vieux jeu, il n’avait jamais pris la peine de s’intéresser à la mode des alcools. La perspective d’une gorge juteuse égaya un tant soit peu son humeur et une esquisse de sourire étira ses lèvres pâles. Ce mieux ne dura hélas pas bien longtemps puisque dans les minutes qui suivirent, un vampire bicentenaire, puis un autre, beaucoup plus jeune, firent leur apparition au sein du McEwan’s, ruinant par là même son petit effet. Il retint le grondement sourd qui poignait dans sa poitrine, représentation physique et sonore de sa frustration renouvelée. Il ne chercha cependant pas à faire fuir les intrus, il était déjà passé à autre chose. Même s’il aurait été en mesure de les chasser sans avoir recours au moindre effort – son âge avancé était un atout qu’il oubliait parfois -, Samson n’en fit rien. Il n’était pas d’humeur à se frotter à l’irrespect des petits jeunes de son espèce. Il fit glisser son regard sur l’autre vampire, le premier arrivé, dont le visage aurait dû lui être familier mais ne l’était malheureusement pas. Voilà ce que lui coûtait de vivre une existence d’ermite oscillant entre le cercle très fermé de ses proches – qui ne comportait, au final, qu’un seul individu – et le carré éphémère de ses proies ; il ne connaissait quasiment rien de la jet set locale, des autres vampires qui peuplaient Babylon, de ceux à qui il devait une allégeance hypothétique ou non.

Loin de s’attendre à être dérangé à sa table, Wallander leva un regard étonné sur son interlocuteur. Il l’écouta avec une expression insondable sur le visage, réfléchissant au moyen le plus sûr de l’envoyer paître afin de retrouver le calme qu’il recherchait. Toutefois ses propos l’intriguèrent et il décida de lui laisser une chance. Grand seigneur qu’il était. « Samson Wallander, » répondit-il de sa voix rendue encore plus rauque par la faim. Il repoussa avec une grimace mal dissimulée son verre rempli de liquide rouge avant d’extirper un paquet de cigarettes de sa poche. Il le posa sur la table après s’être servi puis glissa le tube de papier entre ses lèvres. Une allumette, une flamme et une gerbe de fumée plus tard, le vampire reporta son attention sur son homologue, un sourire en coin. « Qu’est-ce que vous proposez pour leur apprendre à respecter leurs aînés ? » reprit-il en détaillant amèrement l'échange entre l'humaine et le jeune vampire. D’accord, il s’était persuadé que la perte de sa proie ne lui faisait rien, mais ce Norman venait de titiller à la fois sa curiosité et son instinct basique de prédateur. Il ne pouvait décemment pas laisser passer ce qui serait peut-être sa seule chance de la soirée. En outre, le gaillard qui se tenait à ses côtés lui faisait très bonne impression, il avait davantage la carrure d’un buveur de sang humain que d’un énième pacifiste végétarien. A l’heure où tout allait de travers dans son existence, Samson n’allait pas cracher sur un éventuel allié.


Dernière édition par Samson Wallander le Jeu 25 Aoû 2011 - 8:47, édité 1 fois

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MessageSujet: Re: Are you ready for a good time ? [S.] Ven 19 Aoû 2011 - 14:31

La surprise était pour le moins agréable. En effet, il était plutôt rare que les gens réagissent aussi normalement face à l’attitude de Norman. Il débarquait, comme en terrain conquis, sans la moindre once de gêne, dans l’intimité d’un parfait inconnu qui n’aspirait peut-être qu’à un peu de solitude. La majorité aurait dégluti bruyamment, envahie par la crainte de le contrarier – sa réputation le précédait souvent. D’autres n’auraient pas hésité à l’envoyer paître, ce qui aurait eu pour effet dévastateur d’attiser la colère du vampire. Mais son interlocuteur, Samson comme il l’apprit rapidement, se contenta de lui répondre poliment. Norman laissa un sourire s’étirer doucement sur ses lèvres.

A n’en pas douter, Samson était aussi assoiffé que lui, et le dissimulait aussi beaucoup moins bien. Peu importait le contenu de sa choppe, cela ne suffisait pas à apaiser son appétit –comme Norman le comprenait - et cela transparaissait jusque dans sa voix qui ressemblait plutôt à un râle qu’à un son émis par des cordes vocales. De par son attitude, la noblesse qui se dégageait de ses gestes, l’irlandais comprit instinctivement que Samson n’était pas un bleu. Il semblait avoir déjà tout vu, tout lu, tout vécu et cet air blasé n’était pas inconnu à Norman. Pourtant, son intuition lui dictait qu’il avait à faire à un aîné. Un aîné qui aimait autant la chasse que lui et qui pourrait donc éventuellement être partant pour goûter à un soupçon de vengeance avant de poursuivre une nouvelle traque.

La question qui s’imposait était : pourquoi ne l’avait-il jamais vu ? A l’époque bénie où la ville était scindée en clans ennemis et où les combats rassasiaient la soif de violence de Norman, tous les vampires ou presque s’étaient rassemblés, comme en pèlerinage, vers ce lieu. Mais pas lui. C’était étrange. Il était toutefois persuadé que la réciproque était vrai. Il aurait parié la carotide d’une vierge que ce type n’avait aucune idée de qui il était et, à dire vrai, cela lui fit du bien. Tandis que Samson piochait dans sa réserve de cigarettes, il songea que cela faisait bien une heure qu’il n’avait pas pollué ses poumons de toute façon déjà morts. Attrapant lui aussi un tube, il l’alluma et tira une longue bouffée en attendant la suite de la conversation. Après tout, il lui avait posé une question. Ca n’était pas à lui de relancer un sujet.

Norman laissa échapper un léger rictus, à la fois machiavélique et amusé, en entendant enfin la réponse de son interlocuteur. Voilà qui promettait de rendre la nuit vraiment intéressante. Son camarade de jeu et lui pourraient, il en était persuadé, passer un très bon moment à leur manière. Une manière qui ne plairait peut-être pas au propriétaire des lieux, mais ceci était une autre histoire. Les considérations des humains étaient bien le cadet de ses soucis.
    « Et bien, réfléchissons… »
Norman attrapa son panama et le fit glisser habilement entre ses doigts avant de le poser négligemment sur son épaisse tignasse, venant recouvrir une partie de son front et plongeant la moitié de son visage dans l’ombre. Il ressemblait à un mafieux comme les films de gangsters aimaient les typer à l’époque, ceux qui magouillent dans un coin en tripotant des liasses de billets et qui ne pouvaient s’empêcher de tripoter bruyamment leur gourmette. Fort heureusement, Norman avait suffisamment de bon goût pour ne pas avoir de gourmette – quelle horreur – mais son regard en revanche ne trompait pas sur ses intentions. On pouvait y lire, au-delà de l’éclat pourpre qui trahissait sa faim, une lueur emplie de mesquinerie et de malveillance.

Depuis qu’il était revenu à Babylon, depuis qu’il l’avait perdue, il avait renoncé à fréquenter les gens de son espèce. Les gens tout court à vrai dire. Il y avait bien son assistante au studio, qui le craignait plus qu’autre chose, quelques personnes qui se croyaient amies avec lui parce qu’ils l’invitaient à certaines soirées borderline. A part ça, il se contentait de se noyer dans sa bulle de solitude. Toutefois, il lui manquait parfois cette complicité qu’il avait eu autrefois avec diverses personnes, d’abord Alistair qu’il avait considéré pendant des années comme un frère, puis Angus. Toutes ces relations s’étaient terminées par de la trahison. Ce soir, il n’aspirait qu’à un peu de jeu, mais pas seul.

Son esprit machiavélique se mit à tourner en accéléré pour trouver l’idée parfaite. Une multitude d’options s’offraient à lui sans qu’il ait à se creuser vraiment la tête, mais le tout était de choisir la plus adaptée à une partie en duo et surtout, celle qui donnerait une excellente leçon à son ennemi du soir. Dévaster le bar, non. Eclater la tête de ce pauvre malheureux, non plus. Qu’est-ce que ça lui apprendrait ?
    « Qu’est-ce qui serait susceptible de lui donner une leçon suffisante pour qu’il apprenne enfin les bonnes manières ? Tâchons de nous rappeler nos jeunes années. »
Il parlait plus pour lui-même qu’à Samson en vérité, mais peu importait. Son interlocuteur pouvait bien lâcher une de ses idées, lui-même était sur la voix d’en trouver une délicieuse dont il lui serait difficile de se détacher. Quand Norman avait quelque chose à l’esprit, plus rien ne l’arrêtait. Pour autant, la situation ne se prêtait pas encore à ce dont il avait vraiment envie. Enfin, ça ne saurait tarder.
    « Etant donné que ce jeune imbécile a sans doute été bercé par les clichés habituels du cinéma et autres bêtises abrutissantes, il ne doit pas avoir une technique très originale. Dans une dizaine de minutes, quand sa faim sera à son paroxysme, il va prétexter avoir envie de l’emmener chez lui pour lui faire goûter aux délices de ses talents sexuels surnaturels. Qu’il croit. Enfin bref, en route, je ne doute pas une seule seconde qu’il succombera à l’irrésistible envie de lui sucer le sang dès qu’il verra une allée sombre. Rien que dans un rayon d’un kilomètres, j’en compte facilement 5. Et là, devinez donc sur qui il tombera pour lui briser son plan stupide et lui apprendre la vie ? »
Il lança un regard réellement amusé à Samson. La partie était sur le point de vraiment commencer, mais en attendant, il faudrait faire preuve d’un minimum de patience. D’un geste, il interpela le barman pour lui demander deux shots de puma et croisa alors le regard de l’imprudente qui ne se doutait pas encore de ce qu’elle avait déclenché. Idiote comme elle était, elle lui adressa un petit signe de la main encourageant et Norman, de rage semi-contenue, découvrit un de ses crocs. La pauvresse frissonna, partagée entre l’effroi et l’excitation. Levant les yeux au ciel, l’irlandais reporta son attention sur son compagnon de table.

Il ne lui avait pas demandé son avis sur son plan. De toute façon, ça lui paraissait indiscutable. Ce petit effet de suspense le tentait bien, car il était persuadé que le nouveau-né, trop occupé à effrayer sa proie, ne les entendrait même pas arriver et retiendrait à coup sûr ce qu’ils comptaient bien lui enseigner. Erreur de débutant qu’il pouvait prédire sans aucun don de vision. Toutefois, il leur fallait attendre le moment opportun pour bouger. Ce qui signifiait, alimenter une conversation. En raison de sa tendance à être un ermite ces derniers temps, l’idée n’enchantait pas vraiment l’ancien Black Blood. Il n’avait jamais été très doué pour faire causette, encore moins à des inconnus. Pourtant, c’était bien lui qui était venu visser ses fesses sur cette chaise. Il était presque de son devoir de trouver un sujet de conversation.
    « J’ignore combien de siècles vous avez d’avance sur moi, mais vous allez l’air fatigué, mon vieux. Et vous n’avez même pas connu Makkapitew. »
Le nom de cette ignoble créature réveillait toujours d’affreux souvenirs chez Norman. Le jour où il n’avait pas su contrôler son corps avait été l’un des plus terribles de toute sa vie vampirique. Cette sensation de malaise avait mis un long moment avant de le quitter, et il lui fallut du temps et toute l’affection de sa pseudo-compagne de l’époque pour s’en remettre vraiment.
    « Vous ne connaissez pas votre chance. Parfois, ça a du bon de ne pas rencontrer ses ancêtres. »
Le puma fit son apparition sur la table et Norman vida le shot d’une traite. Que le sang de bête était infect. Toutefois, s’il ne voulait pas sauter sur la première gorge qui passait, il lui fallait bien apaiser sa soif.

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MessageSujet: Re: Are you ready for a good time ? [S.] Jeu 25 Aoû 2011 - 10:06

Au cours des trois derniers siècles écoulés, Samson s’était donné pour consigne d’éviter les villes trop concentrées en représentants de la caste vampirique. Il avait privilégié les endroits reculés, certes beaucoup plus « humains » mais cette particularité n’était pas un handicap ; d’une part parce que Bleidd avait toujours apprécié leur compagnie – pour des raisons qui dépassaient l’entendement du plus âgé des deux – mais également parce qu’ils offraient une source de nourriture qui ne tarissait jamais. Ce mode de vie n’indiquait aucunement qu’il se sentait supérieur à ses semblables ou qu’il n’aimait pas leurs conversations, bien au contraire, si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait continué à parader dans les soirées comme il l’avait si bien fait les quatre-vingt premières années suivant sa transformation. Cependant, il existait en lui une force bien plus puissante que son besoin de vivre en société, une crainte latente qui l’empêchait de rejoindre d’autres cercles que le sien, très fermé. La jalousie. La peur de perdre celui qui se tenait à ses côtés depuis autant de temps, que quelqu’un, un jour, l’arrache à lui comme il l’avait lui-même fait trois-cent ans plus tôt. Leur monde tournait suffisamment rond, malgré des hauts et des bas – quelle relation n’en expérimentait pas ? – récurrents, pour ne pas risquer de le faire imploser en y invitant une tierce personne. Les obstacles humains avaient pour eux d’être éphémères. Samson pouvait bien prétendre se marier à l’une d’entre elles, Bleidd s’enticher d’une autre, ils savaient pertinemment qu’au bout du compte leurs écarts n’étaient que des anecdotes insignifiantes qui se glissaient dans leur longue histoire. Partager une relation avec un autre vampire, toutefois, était beaucoup plus complexe puisque les sentiments pouvaient s’avérer aussi immortels que les individus qui les portaient. Pour toutes ses raisons, Wallander avait fui les grandes villes et il était donc étonnant de constater qu’il se trouvait pourtant à Babylon, métropole réputée pour son historique bien rempli et le nombre impressionnant de créatures surnaturelles qui peuplaient ses rues. Il n’était lui-même pas certain de connaître la raison de sa venue ici. L’appel des siens ? Le désir de se fondre dans la masse ? La volonté de tester les limites de sa loyauté ? Peut-être tout ça à la fois. Quoiqu’il en était, il devait avouer qu’il n’avait pas eu l’idée du siècle en se rendant dans cette ville qui, récemment, ne lui apportait que déceptions sur déceptions. Le problème était qu’il ne pouvait pas quitter l’Etat avant d’avoir récupérer Bleidd. Il était donc piégé jusqu’à ce que l’un des deux mettent sa fierté de côté. Autant dire que cela pouvait durer des mois, voire des années.

Faisant contre mauvais cœur bonne fortune, Samson offrit sa pleine attention au vampire installé à ses côtés. Il tira une bouffée de nicotine sans chercher à dissimuler le sourire qui suivit le long discours du dénommé Norman Fitzpatrick – nom qui, décidément, aurait dû lui dire quelque chose, il était certain de l’avoir entendu auparavant. Wallander avait passé trop d’années sur Terre pour prétendre comprendre le fonctionnement des dernières générations. Il faisait partie de la vieille école, de la très vieille école. Au moment de sa transformation, les vampires n’étaient que des rumeurs murmurées par les fous du village, des légendes destinées à effrayer les plus jeunes et à les tenir éloignés des bois la nuit. La découverte de leur existence avait été aussi surprenante que douloureuse pour Samson. A l’heure actuelle, depuis qu’ils avaient été officialisés, la frayeur censée étreindre les cœurs à l’annonce de leur nom s’évaporait au profit de grands yeux ébahis, voire d’une totale indifférence. Les temps, les mœurs, avaient changé et, souvent, Samson méprisait l’idée même d’être lié d’une quelconque manières aux « enfants » qui étaient créés depuis quelques décennies. A l’image de celui qui venait polluer leur atmosphère avec sa piètre cour, ils ignoraient ce qui était le respect, ils refoulaient leurs instincts primaires pour se donner en spectacle. Être un vampire dans la société actuelle revenait à jouer la comédie devant une foule d’habitués : il fallait en faire des tonnes dans la vulgarité et laisser la subtilité au placard. Apprendre les bonnes manières à ce ridicule amateur reviendrait à faire payer tous ceux qui lui ressemblaient, cela était une raison suffisante pour que Samson y mette du sien. Il s’arrangerait même pour en retirer du plaisir dans la mesure du possible. « Les deux seuls vampires en ville desquels il n’aurait jamais dû subtiliser la nourriture, » répondit-il avec un amusement certain. Le jeu lui plaisait de plus en plus, à l’image de la compagnie de Fitzpatrick qui ne faisait que gagner des points sur l’échelle de son estime. Depuis le temps, Samson avait oublié ce que c’était que d’avoir un ami. Ou, dans ce cas, ce qui se rapprochait un tant soit peu de la définition de ce mot.

La discussion dévia rapidement sur un sujet que Samson ne maîtrisait pas le moins du monde. Certes, il savait que Babylon avait connu des événements importants dans l’Histoire des vampires, mais il n’avait jamais cherché à se renseigner davantage. Les détails de ce qu’il n’avait pas vécu ne l’intéressaient guère, il avait déjà fort à faire avec les nombreuses guerres auxquelles il avait pris part. Quand bien même fût-ce celles des humains. « J’apprécie le compliment, » souffla-t-il en évacuant un pouffement moqueur dans un nuage de fumée. Il posa sa cigarette dans le cendrier et fit glisser son regard sur le visage de son interlocuteur. Ce dernier paraissait en effet beaucoup plus jeune que lui, et pas seulement d’un point de vue humain, même s’il était évident que leurs enveloppes corporelles avaient plusieurs années de différence. « J’ai bien peur que cela n’ait rien à voir avec la chance, je suis simplement doté d’un instinct de conservation très développé, j’évite les apocalypses dans la mesure du possible. » Il jeta un coup d’œil en coin aux deux verres encore plein qui traînaient devant lui. Il n’avait aucune envie de plonger ses lèvres là-dedans, cette simple perspective lui tira une grimace de dégoût. Plutôt que de se torturer l’esprit avec ses préférences « culinaires », il reporta son attention sur Norman. Maintenant qu’il était conscient avoir une « légende » sous le coude, autant en profiter pour en apprendre plus sur ce qui s’était déroulé quelque trois décennies plus tôt. « Comment était-il ? Makkapitew ? » Il savait que ce nom aurait dû lui tirer un frisson d’effroi ou une réaction épidermique du genre, toutefois Samson n’avait aucune affinité avec la notion d’ancêtre commun. En dépit des siècles et de l’affection suprême qu’il portait à sa condition, il n’avait jamais oublié le visage de ses propres parents, de ceux qui lui avaient donné la vie quatre-cent-vingt-deux-ans plus tôt. Il était fils d’humains, de ceux-là même qu’ils méprisaient au plus haut point. Le seul point commun qu’il partageait avec le reste de son espèce était le poison qui coulait dans ses veines. Il ne se considérait pas frère des autres vampires qu’il rencontrait, plutôt comme un cousin éloigné. Mais cela, il se gardait bien de l’énoncer à voix haute. Confesser un tel état d’esprit revenait à avouer qu’il ne respectait pas la hiérarchie mise en place par ses semblables – ce qu’il ne faisait pas, il se moquait bien de ces politiciens douteux qui se croyaient tout permis alors qu’ils avaient moins d’ancienneté que lui – et cela n’aurait pu que lui porter préjudice.

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MessageSujet: Re: Are you ready for a good time ? [S.] Jeu 25 Aoû 2011 - 16:05

L’apocalypse. Norman émit un léger rire à l’évocation de ce mot. Il eut bien envie de rétorquer à son ami d’un soir que si apocalypse il y avait eu, il ne serait plus là pour en parler. L’époque où Babylon était soumise à l’emprise de l’ancêtre commun n’avait rien eu à voir avec la fin du monde. Bien sûr, il y avait eu le chaos. La peur, voire même la terreur. L’incertitude quand à l’avenir. Mais c’était du passé. Le génocide était terminé, et certains en étaient réchappés. Norman ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi ils n’avaient pas tous fait comme lui. S’enfuir, galoper à toute jambe loin d’un climat aussi tendu que la ficelle d’une prostituée d’Amsterdam pour aller voir si l’herbe était plus verte ailleurs. Eviter les sbires de Makkapitew n’avait pas été une opération difficile. Ils étaient stupides. Alors pourquoi s’étaient-ils tous acharnés ?
    « Je suis sûr que vous avez connu votre propre apocalypse. »
Enfin, selon sa propre définition du mot. Si Samson entendait par là une période noire, où tout espoir semblait anéanti sans même avoir eu le temps de calmer les esprits, où le mot futur n’avait plus aucune signification, où les humains n’arrivaient pas à trouver le sommeil car cela signifierait fermer un œil, où les vampires s’assoiffaient de peur d’aller chasser et de risquer leur vie- ou leur mort, c’est selon - alors oui, il était persuadé que son aîné en avait connu une. Norman n’avait pas connu que Babylon. Il y avait eu la bataille de Fort Alamo. La peur qui lui glaçait le sang qu’il avait encore fort rouge à l’époque. Son cœur encore vaillant battait la chamade en voyant les ennemis s’approcher. La guerre était toujours comme ça. Et aussi bien dans sa vie humaine que dans son existence vampirique, Samson y avait été confronté. Rien que la transformation était une apocalypse.

Et puis, alors qu’il s’apprêtait à changer de sujet tout en observant du coin de l’œil l’impoli voleur de viande qui semblait être bien résistant face à une fille aussi facile, Samson lui posa une question qui le figea sur place. Il avait négligemment pensé que son interlocuteur n’approfondirait pas la question, se contenterait de hocher la tête avant de lui raconter une petite anecdote pour tuer le temps. Mais non. S’il n’en fut pas offusqué, la vague de souvenirs qui lui brûla l’esprit à cet instant rendit ce moment plus que désagréable. Il revoyait l’apparition de cet être sans pitié aucune, d’une cruauté dont Norman lui-même n’aurait pas été capable. Et Dieu sait qu’il avait eu des périodes impitoyables. Sa façon de se croire maître de l’univers. Et pire que toi, il ressentait encore cette force étrangère qui l’avait envahi alors, guidant son corps sans lui demander la permission. Presque un viol, qui le hantait encore aujourd’hui et qu’il ne parvenait pas à oublier. La seule chose qui importait vraiment à Norman, c’était sa liberté. Être maître de ses choix, de sa vie, de son corps. Et cette fois-là, il avait connu une telle angoisse que si ce n’était déjà le cas, son cœur se serait arrêté net sous le choc. Découvrir ses propres limites l’avait profondément abattu.
    « Insatiable. Et je ne parle pas que de son goût pour le sang. La violence, la cruauté, c’étaient là les seuls modes d’expression qu’il connaissait. Il est arrivé, là, comme ça un jour, réclamant un trône pour lequel trois clans se déchiraient depuis des années. Enfin, il n’a pas eu besoin de le réclamer. »
C’était le moins que l’on pouvait dire. Il n’avait même pas posé de question, et avait montré toute l’étendue de son pouvoir en une fraction de seconde. Norman avait alors pensé que cet être ne connaissait pas la peur. C’était sans doute vrai. Plongé dans ses souvenirs, il avait le regard perdu dans le vague, comme s’il revoyait clairement les épisodes les plus sombres de sa déjà longue existence. Il reprit soudain pied avec la réalité, fixant de son regard vermeil celui de Samson.
    « Imaginez ce qu’une marionnette pourrait ressentir si elle avait une âme et qu’elle sentait chacun des fils qui l’agitent sans pouvoir rien y faire. C’est ce qui se rapproche le plus de ce qu’il nous a fait tous subir un jour ou l’autre. Son pouvoir n’avait aucune limite.»
Il avait même réussi à transformer Livia en meurtrière. Et ça, c’était bien la chose la plus impardonnable qu’il ait faite. Norman n’était jamais parvenu à se remettre de la vision de la végétarienne pacifiste abattant de sang froid un autre vampire. Déjà, Angus l’avait mise sur une mauvaise pente, lui offrant l’occasion qu’elle attendait depuis des années : détruire son créateur. Même s’il n’avait jamais cautionné cette action, il la comprenait au moins. Livia avait eu une motivation pour cet acte, pas pour ceux qu’elle avait commis par la suite. Heureusement, il l’avait sauvée. Peut-être un peu trop tard, mais il y était parvenu. Le temps et son affection étaient parvenus à soigner ses blessures, au moins un peu. Et ils avaient enfin eu l’occasion de vivre ce qui leur avait été si longtemps refusé. Trente années main dans la main, à profiter du temps qui leur été accordé ensemble. Norman avait toujours eu la désagréable impression que cela ne durerait pas toujours, et il avait eu raison. Il la connaissait trop bien et savait qu’un jour, elle partirait. Ca n’avait pas été faute de lui promettre un engagement éternel, engagement auquel elle n’était pas prête à se soumettre. Le pire dans tout ça, c’était qu’elle était partie pour les mauvaises raisons. Pour des circonstances trompeuses qui s’étaient retournées contre lui. Elle n’avait pas voulu entendre ses explications, et il savait pourquoi. En vérité, elle cherchait juste une excuse pour partir, et elle l’avait trouvée. Sinon, depuis longtemps elle aurait su qu’il aurait été incapable de lui faire une chose pareille. Peut-être même le savait-elle, mais elle avait trouvé l’opportunité de lui en vouloir et de retrouver sa liberté. Où était-elle maintenant, il l’ignorait. Tout ce qu’il savait, c’est qu’en agissant de la sorte, elle avait anéanti toutes ces années d’efforts, ces années où elle l’avait apprivoisé et rendu bien docile. Cette époque-là était révolue, et il n’avait pas fallu longtemps au sanguinaire pour retourner à ses instincts violents et criminels. Sa créatrice avait été la première victime. D’autres avaient suivies.

Réalisant que le sujet était un peu trop grave pour une première conversation avec un parfait inconnu, Norman retrouva un air de circonstance, laissant l’ombre d’un sourire envahir son visage. Il but une lampée du sang animal qu’il avait à disposition pour se donner une contenance, avant de clore le sujet.
    « Enfin, c’était ce qu’il croyait. La preuve, il est mort et nous autres, les faibles selon ses dires, nous sommes toujours là. Il faut bien que les anciens disparaissent pour que la jeunesse se fasse n’est-ce pas ? Enfin … sans vouloir vous offenser, évidemment.»
Il ignorait pourquoi, mais il se sentait proche de Samson. Déjà, celui-ci semblait être aussi attaché que lui aux bonnes vieilles traditions vampiriques. Et la nouvelle génération n’avait pas l’air d’être à son goût. Mais au-delà, il semblait lire chez lui une douleur que lui-même cachait au fond de lui. Peut-être s’avançait-il sur ce point, mais il en avait l’intime conviction. Etait-ce donc un chagrin d’amour qui assombrissait encore plus les yeux affamés de Samson à cet instant ? Peut-être. Ou alors, cela n’avait rien à voir. Et puis, ça ne le regardait pas.
    « En parlant de jeunesse, il semblerait que notre ami soit sur le départ.»
L’imprudent manifestait en effet des signes qui ne trompaient pas. Son agitation trahissait la faim qui le tiraillait et il semblait éviter le contact physique avec la brunette, de peur sans doute de lui sauter dessus sans ménagement s’il frôlait sa peau. Oui, il était mûr pour sa leçon. Il lança un regard entendu à Samson. La soirée promettait d’être vraiment amusante si son compagnon d’un soir était aussi cruel que lui. Et bizarrement, il n’en doutait pas.

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MessageSujet: Re: Are you ready for a good time ? [S.] Lun 12 Sep 2011 - 12:50

La réflexion de Norman tira un sourire crispé à Samson qui laissa son regard vagabonder sur le bois inégal dont était faite la table qu’ils entouraient. A de nombreuses reprises au cours des siècles avait-il eu l’occasion de prendre part aux guerres qui avaient déchiré l’espèce humaine, il avait vu répandre un sang que même lui se serait bien gardé de boire, il avait été témoin de larmes versées qui auraient pu remplir un nouvel océan. Il avait connu la misère plus que n’importe qui. Mais il s’agissait toujours de la misère des autres. Sa très épaisse carapace le protégeait du monde extérieur mieux que ses deux crocs aiguisés. Le fait de fuir la promiscuité de ses semblables comme une maladie contagieuse l’aidait énormément en cela qu’ils constituaient l’unique menace réelle susceptible de lui causer du tort. Les mortels étaient bien trop faibles pour prétendre lui faire du mal et il n’avait été que trop peu en contact avec les autres espèces surnaturelles pour se faire une idée quant à l’étendue de leur pouvoir. Plus il y songeait, plus il se rendait compte qu’il ne connaissait pas énormément de la vie en dehors de son train-train quotidien ; certes, il avait vécu des événements forts, tragiques, historiques, mais depuis plusieurs décennies il s’était considérablement laissé à la paresse. Il ne cherchait plus à tendre la main à de nouvelles connaissances, il ne souhaitait pas s’intéresser à l’actualité, il se contentait de survivre au jour le jour, comme il le faisait depuis des siècles. Bien entendu, sa routine n’avait rien de banal, elle était ponctuée de meurtres et de soirées passées en charmantes compagnies, elle avait tout d’un film de gangsters des années cinquante. Sauf qu’elle se passait dans le présent et qu’il tuait – presque –par nécessité. Alors, non, il ne pouvait réfléchir à un événement qui l’avait traumatisé au point qu’il puisse lui conférer le nom d’apocalypse – dont il avait pourtant une notion édulcorée, la fin du monde n’étant faite que pour les humains – et il ignorait si cela était une bénédiction ou une mauvaise chose. S’il était incapable de vivre des moments suffisamment intenses pour l’écorcher vif, à quoi pouvait-il bien aspirer ? Il allait devoir revoir son quotidien, histoire de donner à ses interlocuteurs de quoi discuter grâce à des anecdotes bien croustillantes et emplies de désespoir. Le regard désormais baissé sur ses mains jointes, Samson dissimula au mieux le trouble que cette simple assertion venait de causer derrière un sourire lointain.

Il ne put que remarquer le trouble que sa propre question avait semé chez son interlocuteur, il put presque lire sur son visage le flot de souvenirs qui repassait à l’intérieur de son esprit. N’importe qui s’en serait voulu d’avoir franchi de la sorte les limites de la bienséance, mais pas Samson, au contraire, il attendit une réponse qui, il en était certain, ne manquerait pas d’attrait. Et il en eu en effet pour son argent. La première partie de la description ainsi faite de cet événement fatidique qui résonnait amèrement dans l’histoire de la race vampirique intrigua Wallander, il éprouva un certain respect pour cet ancêtre commun qui n’avait rendu de comptes à personne, qui était venu, qui avait vu et, tel César en son époque, avait vaincu avant d’être à son tour déchu. L’intonation de Norman ne laissait aucun doute sur son propre avis sur la question ; Samson pouvait y lire de la rancœur, une haine vive ainsi qu’une pointe de douleur, qui prouva au plus âgé des deux que, non, il n’aurait pas apprécié subir tout ce qui s’était passé à ce moment-là. Suivant les propos du grand brun perdu dans ses pensées, il se projeta dans cette réalité alternative où toute liberté lui serait enlevé, où son libre-arbitre lui aurait été sauvagement arraché et dans laquelle il ne serait plus qu’une coquille vide, dénuée du peu d’âme qu’il lui restait encore. Rares étaient les actions que Samson refusait de faire, pourvu que celles-ci ne soient pas dégradantes pour lui, et il n’aurait pas éprouvé le moindre regret d’avoir ôté la vie à des dizaines d’êtres humains sous le joug d’une puissance supérieure. Cependant, il s’imagina soumis à l’ordre de tuer l’un de ses semblables ; pire, il songea à ce qui serait arrivé si Bleidd avait été forcé à faire du mal contre son gré, à quel point cela l’aurait détruit et ce fut cette pensée qui déstabilisa le plus Samson. Qu’on s’empare d’une partie de son esprit lui importait peu, au final, à partir du moment où son Écossais était sauf. Il était le seul à pouvoir prétendre avoir un quelconque ascendant sur lui. Et il refusait qu’il en soit autrement. Makkapitew ou pas. Finalement, il n’était pas mécontent d’avoir échappé à cette guerre, de n’être arrivé dans une Babylon sécurisée que bien plus tard.

Samson laissa échapper un nouveau rire en se saisissant de sa cigarette bientôt entièrement consumée. « Je ne suis pas offensé par le fait d’être appelé vieux... » Il tira une lente bouffée qu’il évacua dans un nuage épais qui vola en direction du comptoir, vers lequel il avait tourné la tête pour scruter le duo que tous deux surveillaient depuis leur arrivée. « Mais je ne suis pas de ceux qui font confiance à la jeunesse. Sans vouloir vous offenser... » Il acheva son bâton de nicotine, qu’il écrasa grossièrement dans le cendrier et se redressa, les yeux toujours rivés sur le gamin qui grinçait désormais des crocs. Il inspira inutilement pour s’imprégner du parfum affreusement capiteux de la demoiselle dont les dernières heures étaient comptées ; elle était désormais prise dans les griffes de trois prédateurs dont aucun ne se souciait de sa survie qui était dès lors devenue plus que précaire. Les paris pouvait s’ouvrir et il était plus sage de mettre son argent sur le nombre de minutes qu’il lui restait plutôt que sur son espérance de vie. Suivant la remarque de Norman, le jeune vampire posa une main dans le dos de sa proie et lui murmura à l’oreille, ce qui tira à cette dernière un éclat de rire qui résonna à travers tout l’établissement. L’espace d’une seconde, l’idiot jeta un coup d’œil en direction de la table des deux centenaires et eut le malheur de les gratifier d’un sourire victorieux. Samson ne put s’empêcher de serrer les poings face à cette démonstration outrancière de condescendance, néanmoins il garda une expression neutre, se tournant vers Fitzpatrick avec un air entendu. Une fois le bar vidé de ses deux plus jeunes clients, les conversations reprirent avec plus d’entrain, comme si leur présence avait maintenu en suspens le reste des personnes présentes, qui étaient plus nombreuses que ce que Wallander avait cru dans un premier temps. Quelques courtes minutes passèrent jusqu’à ce que les deux vieux vampires, d’un commun accord, se lèvent de leurs sièges et se dirigent vers la porte de sortie. Samson ne ressentit aucun scrupule à abandonner son verre encore plein sur la table, d’autant plus en captant l’odeur sucrée d’un sang féminin dès l’instant où il mit le pied dehors.

Il n’eut pas à suivre l’effluve bien longtemps avant d’entendre des sons de sussions caractéristiques d’un repas de son espèce. Norman avait eu raison. Le jeune idiot n’avait même pas pris la peine de la ramener chez lui, ou chez elle, il n’avait parcouru que quelques mètres puis l’avait amené dans la ruelle sombre la plus proche pour lui sauter au cou la seconde suivante. Amateur. Sans s’entretenir avec son compagnon de chasse, Samson se posta au beau milieu du passage, la lumière blanchâtre d’un lampadaire éclairant sa silhouette sombre. « Ton créateur ne t’a jamais appris qu’il était impoli de voler le repas d’un autre ? » Un gazouillis guttural fut l’unique réponse qu’il reçut, signe que l’impudent venait de lui rire au nez sans sortir le sien de la gorge de sa victime. Très mauvaise idée. A une vitesse dont seuls les créatures surnaturelles étaient capables, le Hollandais parcourut la distance qui le séparait de l’imbécile qui se moquait de lui une fois de trop. Il l’envoya valser loin de la jeune femme – qui s’écroula au sol dans un hoquet de surprise – puis le récupéra au vol en un quart de seconde. Il plaça un bras autour de sa gorge, sa main opposée bloquant tout mouvement de la part des siennes. Il ignorait si Norman avait une idée précise de la suite des événements, ce fut pourquoi il se garda de lui arracher la tête dans l’immédiat.

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